″La presse libre ne peut se réaliser sans un journalisme de qualité″

Ma, 06/09/2011
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Le centre de Doha pour la liberté de la presse lance un programme de formation destinés à répondre aux besoins des journalistes travaillant dans les pays de la péninsule arabique.

Expert en formation continu des journalistes, Petrus Schothorst est le responsable de ce programme. Dans cet entretien, il évoque les objectifs et la finalité de ces stages.

Q : Le centre de Doha a pour vocation de promouvoir la liberté de la presse. Quelle est à votre avis le lien entre cette liberté et la formation des journalistes ?

R : La liberté de la presse est intimement liée à la qualité du journalisme pratiqué. Si celui-ci est mauvais, aucun lecteur, aucun gouvernement ne peut faire confiance à ceux qui l’exercent. En plus, si la pratique journalistique se prévale uniquement de la liberté d’expression, sans se soucier de la formation et des standards de qualité, le risque est alors grand que cela provoque plus de dégâts que ce qui est souhaité. Si on arrive à rehausser les standards de qualité chez les journalistes du Moyen Orient, ils auront la possibilité d’être appréciés à leur juste valeur, et par les lecteurs et par les gouvernements en place.

Q : Avez-vous une région de prédilection pour ces stages ?

R : Oui. Dans un premier temps on se focalisera sur le Qatar et les pays de la péninsule arabique. Je suis admiratif devant la vision dont fait preuve le Qatar en créant un centre comme celui-ci. Nous voulons être sûrs que les journalistes du Qatar puissent en tirer profit. En plus, c’est au Moyen-Orient que nous avons développé notre expertise et notre réseau. Nous sommes donc dans un processus en deux phases : développer notre base traditionnelle d’abord, avant de franchir le pas vers d’autres régions du monde.

Q : Qui sont les formateurs ? Quel est leur profil ?

R : Ce sont tous des professionnels ayant l’arabe comme langue maternelle et une grande connaissance des problèmes de cette région. Une connaissance qui émane de leur propre expérience. D’autres organismes préfèrent faire venir des experts occidentaux pour former des journalistes arabes. Notre approche est différente. Nous estimons qu’une grande partie de ce que peut apporter un expert occidental n’est tout simplement pas applicable à l’environnement professionnel des journalistes d’ici. En plus, avec les formateurs venus d’ailleurs il y a le risque de complaisance. Personne ne dira par exemple : désolé, j’ai aucune idée de ce dont vous parlez !

Q : Quels sont les groupes ciblés ?

R : Ce sont des professionnels à mi-chemin dans leur carrière de journalistes. Quand vous avez des participants qui ont déjà accumulé une certaine expérience professionnelle, l’apprentissage prend une double dimension : ils apprennent autant du formateur que des expériences de leurs camarades de stage.

Q : Quels sont les sujets à traiter dans le cadre de cette formation ?

R : Nous travaillons dans le cadre de six ateliers thématiques : la recherche de l’information sur la toile ;les bénéfices des medias sociaux pour les journalistes  ;  l’accès à l’information  ;  la connaissance des droits et la protection  ;  la sécurité physique et la protection des journalistes  ; et  les standards internationaux du journalisme . Les sujets sont abordés de façon participative et pratique. Il y a peu de cours magistraux ! Nous voulons également travailler en étroite collaboration avec les entreprises médiatiques afin d’être sûr que nous répondons a leurs besoins en terme de formation.

Q : Le premier atelier a porté sur  l’accès à l’information , Pourquoi et comment avez-vous choisi ce sujet ?

R : C’est un sujet qui revenait beaucoup dans les discussions que nous avons eu avec les journalistes au Qatar. Ils étaient nombreux à dire que leur grand défi professionnel est justement d’avoir accès à l’information. Il est difficile dans presque tout le Moyen-Orient d’accéder aux sources gouvernementales d’information. Mais, on oublie souvent que l’information disponible est plus conséquente que ce que les journalistes utilisent ou identifient. Il faut donc qu’ils apprennent à l’identifier et à savoir comment la traiter.

Q : Quand un journaliste fait face à des problèmes d’ordre légal, c’est là ou l’atelier sur « la connaissance des droits » est utile, n’est-ce pas ?

R : En effet. Il s’agit encore une fois d’un sujet soulevé par plusieurs des journalistes que nous avons rencontré. Ils veulent en savoir davantage. Une grande majorité de pays a signé des conventions internationales qui protègent les droits des journalistes. Ceux-ci ne sont pas souvent très au fait de ces droits. D’un autre cote, les journalistes ont besoin de mieux connaitre les devoirs et les obligations liés à l’exercice de leur métier.

Q : De quels devoirs voulez-vous parler ?

R : Ecoutez, les cas de diffamation et de fausses informations sont un sujet récurrent dans les medias de cette région. Exemple : quand des journaux égyptiens publient des articles sur la corruption, souvent on y lit des phrases du genre : cet homme a volé 20 million de dollars ! Ils rapportent ce genre d’histoires sur la seule foi de l’ouï-dire, sans se baser sur une source bien identifiée. C’est quelque chose qui peut détruire la vie des gens. Donc, l’un des premiers devoirs du journaliste est de construire ses écrits en se basant sur des sources d’information fiables. D’ailleurs, l’atelier sur les standards internationaux du journalisme  traite de la diffamation et du respect de la vie privée des individus, ainsi que de l’importance d’être parfaitement au courant des conséquences juridiques que peuvent avoir les sujets sur lesquels on écrit. Dans le même atelier, on parlera également des questions classiques qui taraudent les journalistes, comme par exemple: c’est quoi l’objectivité ? Où commence la corruption? Si par exemple, je suis invité en ma qualité de journaliste à déjeuner dans un hôtel cinq étoiles, puis-je accepter ce genre d’invitation ou pas ?

Q : Le programme comporte également un atelier sur la sécurité des journalistes, mais les journalistes exerçant dans des zones de guerre ou de conflit ne sont pas très nombreux…

R : C’est vrai. Mais la sécurité est beaucoup plus que ce qu’un journaliste doit connaitre quand il doit travailler dans des zones à risque. L’atelier porte également sur comment se protéger lorsqu’on travaille en ligne ? Comment crypter le contenu de votre dépêche ou envoyer des courriels sans laisser de traces ? Cependant, il y va sans dire qu’on parlera aussi de comment se protéger lorsqu’on est sur le terrain. ? Pendant la révolution égyptienne, j’ai vu comment un journaliste a perdu un œil simplement parce qu’il n’a pas su se protéger. Quand les journalistes savent ce qu’il faut faire pour sauvegarder  leur intégrité physique, ils peuvent continuer à travailler sur les sujets qui les passionnent et vivre heureux une fois leur tâche accomplie !

Q : Vu ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient, on peut dire que ce stage tombe à pic…

R : En effet, ces jours-ci, il y a un intérêt grandissant à avoir des journalistes mieux formés. Je vis au Caire où après la révolution, les journalistes égyptiens ont - pour la première fois - poser la question de savoir ce que veut le lecteur. Avant, ils ne manifestaient aucun intérêt pour le lecteur, ni pour les études sur les attentes du public. Leur attitude était de dire : pourquoi devrions-nous changer ? Le gouvernement nous soutient et nous sommes payées à chaque fin de mois. Actuellement le potentiel de changement que renferme le journalisme arabe, est immense.

 

Basé au Caire, Petrus Schothorst  travaille, depuis 20 ans, comme formateur et concepteur de stages de formation au profit des journalistes. Ces activités professionnelles l’ont mené au Yémen, au Maroc, au Soudan et dans d’autres régions du Moyen-Orient.

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