2 ans après, l’agression d’Umar Cheema reste irrésolue

2 ans après, l’agression d’Umar Cheema reste irrésolue

DCMF s’entretient avec Umar Cheema concernant son agression et la vulgarisation de l’impunité au Pakistan.
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Umar Cheema.

 

 

Après avoir été agressé il y a deux ans, la vie d’Umar Cheema a basculé dans la terreur. Depuis il a reçu plusieurs récompenses pour avoir défendu la liberté des médias au Pakistan.

En 2012 il a remporté la médaille d’honneur du Missouri pour son éminent travail de journaliste.

Certains peuvent penser qu’après avoir reçu autant de récompenses et d’attention, Cheema ne devrait plus continuer à chercher ses ravisseurs mais après s’être entretenu avec lui, DCMF découvre que ce n’est pas le cas.

Accusé de meurtre?

La nuit du 4 septembre 2010 fut sa dernière nuit paisible.

« C’était le mois de Ramadan, j’étais avec des amis dans un café très fréquenté d’Islamabad, il faisait tard quand nous avons décidé de rentrer pour prendre notre Suhour, un repas pris avant le lever du soleil pendant le mois dujeûne », dit Cheema .

Sur le chemin du retour Cheema remarque que deux voitures le suivent et lui font des appels de phares.

« Je pensais qu’il faisait une course donc j’ai changé de couloir, je ne pensais pas qu’ils me poursuivaient », précise Cheema.

« Le Land Cruiser s’est arrêté devant ma voiture, j’étais bloqué. Deux hommes en uniformes sont descendus, ils m’ont dit qu’un message avait été envoyé au poste de police avec mon numéro de plaque d’immatriculation ».

Les hommes avaient un mandat d’arrêt contre Cheema pour meurtre. Selon eux, il aurait renversé un piéton, Cheema a décidé de coopérer et les a suivi au poste.

«Si tu es innocent, tu seras libéré, m’ont-ils dit. Je ne savais pas qui ils étaient car ils se faisaient passer pour des policiers. Durant cette période je travaillais sur une affaire concernant un chef de la police, j’ai donc pensé qu’il voulait me punir pour cela », déclare Cheema dans une interview avec le Centre de Doha pour la liberté des médias.

Cheema se souvient que plusieurs pensées traversaient son esprit à ce moment-là. Il a pensé que peut-être il se faisait enlevé pour une rançon mais ne pensait pas que ces hommes appartenaient aux services de renseignement pakistanais.

« Etre kidnappé par les services de renseignement serait la pire chose pensais-je car j’ai entendu beaucoup d’histoires sur des enlèvements et des séquestrations,  seuls quelques chanceux ont pu retrouver leur liberté », souligne Cheema.

« Si tu ne peux pas éviter le viol alors prends ton pied! »

Dès que Cheema fut poussé dans le véhicule, ils saisirent ses lunettes, son téléphone portable et son porte-monnaie. « Ils m’ont couvert avec une couverture et mes mains furent enchainées. C’est à ce moment que j’ai compris qu’ils m’avaient menti. J’ai tenté de leur parler en leur disant que je suis journaliste et que peut-être ils se trompaient. Ils me donnèrent une claque au visage pour me faire taire » dit Cheema.    

Cheema se souvient qu’il fut conduit pendant près de 30 minutes entouré par 5 ou 6 hommes. « Alors qu’ils me conduisaient je ne sais où, plusieurs pensées traversèrent mon esprit. Mon fils n’avait que deux ans et j’ai pensé à lui. J’ai pensé à ma femme qui était enceinte, à mes parents , j’ai eu si peur, je me suis senti si faible mais j’ai réalisé que je n’avais pas le choix. Je me suis dit que ce n’était pas le moment pour penser à ça »

Selon Cheema, il fut conduit dans une résidence privée puis dans une chambre à l’étage. Quand il demanda le nom de l’enquêteur principal et de l’endroit du poste ou il a été conduit, il fut battu et on lui ordonna de se taire.

« Deux ou trois hommes sont venus à l’intérieur de la pièce pour abuser de moi, l’un deux me déchira ma chemise, j’étais nu ils m’ont obligé à m’allonger sur le sol avec ma tête et mon visage couvert d’une cagoule et mes mains attachées. Ils ont commencé à me battre avec un fouet en cuir et une tige de bois » précise Cheema.  

Après avoir été battu pendant environ 30 minutes, Cheema a entendu le son des flashs et a réalisé qu’il était photographié. « On m’a demandé de poser nu dans différentes positions et ils m’ont également obligé à sourire » ajoute-t-il.

« A un certain moment, l’enquêteur me disait, si tu ne peux pas éviter le viol alors apprécie ! C’était très insultant la façon dont ils me traitaient. J’étais aussi filmé nu car j’entendais un homme me donner des ordres pour pouvoir me filmer de différents angles » dit Cheema.

Quand Cheema, demandait la raison de cet enlèvement, ses ravisseurs répondaient avec colère : « tes articles t’ont mené ici ! »

 A un certain moment, les ravisseurs ont retiré la cagoule de Cheema mais leurs visages étaient couverts. « Un homme fut appelé pour me raser la tête, les sourcils et la moustache. Plus tard je leur demandais de m’emmener à la salle de bain et je regardais autour de moi et je vis que c’était une résidence privée».

« Je leur demandais de  me laisser, je voulais rentrer chez moi pour le Suhour. » Cheema ajoute : « Ils me demandaient ce que je voulais manger? Je répondis que je ne voulais rien manger ou boire mais ils m’apportèrent du lait et je crois qu’ils mélangèrent quelque chose dedans » raconte Cheema.

Après avoir été photographié nu, Cheema fut aidé pour remettre ces vêtements et fut conduit hors de la maison. «  Nous conduisîmes environ 2 heures et je fus jeter à 160 km d’Islamabad »

“Le silence n’a jamais été une option”

Après avoir été en garde à vue pendant 7 heures, Cheema n’est pas retourné chez lui directement, il est passé chez son rédacteur en chef.

« Sur le chemin, je décidais de révéler mon histoire. Je n’ai jamais pensé rester silencieux et je savais que si je révélais mon histoire dans 6 mois, personne ne me prendrait au sérieux,  je savais aussi que cela était risqué mais si je ne pouvais pas rester silencieux, ils allaient continuer leur chantage. »

Cheema a reçu plusieurs menaces après avoir publié des articles sur l’armée, les services de renseignement et la corruption au sein du gouvernement mais il n’a jamais imaginé se faire enlever puis torturé. Cependant en 2004 alors qu’il rentrait chez lui, une voiture le renversa. Cheema a pensé qu’il ne s’agissait pas d’un accident mais plutôt d’un acte volontaire pour l’empêcher d’écrire.

« A chaque fois que j’écris sur les renseignement généraux ou sur d’autres, je leur donne une chance de se défendre. Je les contacte, je leur envoie des questions et attend leur réponse pendant une ou deux semaines. Je pensais être responsable de mes articles, c’est pour cela que je n’imaginais pas être en danger »

Les assassins de journalistes se volatilisent

Il y a un autre journaliste tué pour avoir critiqué le gouvernement pakistanais. Syed SaleemShahzad, un journaliste d’investigation du Asia Times Online a été tué après avoir écrit un article sur l’implication d’Al Qaida dans l’armée pakistanaise. Une information divulguée quelques temps après l’assassinat de Daniel Pearl, un journaliste du Wall Street Journal qui fut capturé pendant 6 jours puis tué, l’information avait fait le tour du monde.

Les organismes œuvrant pour la protection des journalistes citaient régulièrement le Pakistan comme étant le pays le plus dangereux pour les journalistes. Selon Reporters sans Frontières, 4 journalistes ont été tués cette année et 10 ont été tués l’année dernière.

Le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a classé le Pakistan 10eme pays le plus dangereux au monde pour les journalistes et cela pour la deuxième année consécutive. Depuis 1992, 41 journalistes ont été tués dans le pays et seul le cas de Pearl fut traduit en justice. Trois hommes arrêtés pour avoir tué Daniel Pearl ont été emprisonnés à vie et l’un deux a été condamné à la peine de mort.

Le niveau d’impunité est tellement élevé au Pakistan, Cheema estime que « Justice n’a jamais été rendue aux journalistes pakistanais car ils ne sont pas originaire d’une grande puissance. Les assassins de Pearl ont été arrêtés et le gouvernement a répondu vite car il était un citoyen américain et Washington faisait pression. »

Cheema n’a toujours aucune information concernant ses ravisseurs. « Rien n’a été fait. Juste après mon agression, j’ai reçu un coup de fil du Premier Ministre et il m’a dit qu’ils ont commencé une procédure judiciaire et une enquête policière. » Les enquêtes judiciaires au Pakistan exigent les déclarations des victimes, des témoins et des personnes accusées du crime. L’enquête judiciaire n’a pas les moyens de réprimander les criminels et dans le cas de Cheema l’affaire fut classée. « Le résultat de l’enquête ne m’a jamais été communiqué ni au Parlement ». Cheema précise : « l’enquête de la police n’a jamais eu lieu et le gouvernement n’a pris aucune mesure contre mes ravisseurs ».

Malgré  les attaques répétées contre les journalistes, Cheema continue de dénoncer la corruption et l’impunité du gouvernement.

« Je sais que si je suis une nouvelle fois kidnappé, je ne serai pas renvoyé chez moi mais malgré cela je ne me taie pas » déclare Cheema qui n’a pas reçu de menaces directes depuis son agression en 2012 mais son téléphone est constamment sous écoute.

“Qui sait? Quand je rentre chez moi, quelqu’un peut m’approcher et me tirer dessus de sang-froid. Si cela arrive et cela arrivera car personne ne peut l’empêcher mais de mon vivant personnes ne réussira à m’intimider» ajoute-t-il.

Cheema comme beaucoup d’autres tente de faire le nécessaire pour changer la société pakistanaise de façon à ce qu’aucun journaliste ne risque sa vie lors de l’exercice de sa profession.

 

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