Burundi: Un contrôle des ONG qui affecte la liberté des médias

Burundi: Un contrôle des ONG qui affecte la liberté des médias

L’odeur de la rigueur dans le contrôle des organisations opérant au Burundi se fait sentir à travers certaines modifications législatives.
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Le parlement burundais a adopté en décembre 2016 de nouvelles lois sur les ONG internationales et les Associations sans but lucratif au niveau national. Plus d’un y voient une manière pour les pouvoirs publics d’assurer un contrôle rigoureux de ces organisations. Les journalistes et les médias ne sont pas épargnés car, perdant au jour le jour leurs partenaires.

L’odeur de la rigueur dans le contrôle de ces organisations opérant au Burundi se fait sentir à travers certaines nouveautés : Le ministère ayant les Asbl dans ses attributions se réserve le droit de suivre et évaluer les activités des associations sur terrain. Pour toutes activités, les Asbl doivent recevoir l’aval du ministère de l’intérieur sous peine de sanctions. Les ressources financières d’origines étrangères doivent transiter par la Banque Centrale et doivent être accompagnées par un document illustrant son origine et son affectation. La chambre basse du parlement a voté ce nouveau projet de loi sur les Asbl au niveau nationale le 28 décembre.

Et pour être plus pragmatique, le ministère burundais de l’intérieur a décidé unilatéralement et officiellement début janvier, la radiation définitive de la ligue des droits de l’homme Iteka, qui était déjà vieille de vingt-six ans dans le domaine. Elle est la sixième organisation au niveau local à être frappée par une telle mesure. D’autres sont suspendues. Personne ne sait le sort qui leur est réservé pour l’avenir. Intervention de la justice ? Ce n’est pas toujours nécessaire.

Un peu avant, le 25 décembre, c’était plutôt pour les ONGs internationales. Il faut une loi qui permette le mieux au gouvernement de contrôler ces organisations. Le souhait semble plus clair : Mettre fin « au désordre et à la confusion » dans ce domaine.

La liberté des journalistes et des médias est affectée

Les nouvelles lois régissant ces organisations pèsent lourd sur la liberté des journalistes et des médias, ceux indépendant en l’occurrence. Journalistes, analystes, auditeurs, tous convergent que les moments ne sont pas des plus apaisants pour exercer le métier librement.

Sandra (le prénom est pseudonyme), une journaliste à une radio privée à Bujumbura, estime qu’avec la mise en place de ces nouvelles lois, plusieurs sujets notamment en rapport avec les droits de l’homme seront difficiles à traiter : « Il sera difficile pour les journalistes de se ressourcer et de livrer la vraie information ». Pour elle encore,  la radiation de certaines organisations dont la ligue Iteka est venue enfoncer le clou sur le dos de la liberté des journalistes et des médias. « Ces organisations sont nos partenaires incontournables. Si elles sont rayées ou suspendues de la listes des Asbl, c’est comme si on nous fait perdre des membres de nos corps ».  

Plus loin, un autre interlocuteur, journaliste et chef des programmes sur un des médias qui travaillent encore sans adresse fixe depuis le 14 mai 2015, déplore la disparition progressive de la diversité de sources, laquelle va de pair avec l’équilibre de l’information. « Suspendre ou radier une organisation de la société civile, c’est refuser au journaliste de lui donner la parole pour ne tendre le micro qu’aux seuls décideurs qui ne donnent que la version officielle des faits, et quand et seulement quand ils le veulent ». Alex, un autre confrère, pense encore à la suspension de certaines organisations dont l’Union burundaise des journalistes (UBJ). « Le syndicat pourrait revendiquer pour nous, mais il n’a plus sa place face au pouvoir ».

La situation en est au fait que des journalistes qui quittent la capitale burundaise par exemple pour des missions de reportages en provinces sont appelés par les administratifs et la police à s’annoncer. Et directement ou indirectement, leur travail de terrain est suivi attentivement par certains individus. Nicodème, un auditeur, amateur de journaux, indique ressentir déjà de la censure et ou l’autocensure chez la quasi-totalité des médias dans le pays. Pour lui, et comme le dira par ailleurs un analyste indépendant, tout est compréhensible : « La situation politico-sécuritaire du moment exige ».

L’auditeur déplore en outre que les donneurs d’information aussi bien en milieu rural que dans des centres urbains dont la capitale Bujumbura le font dans la peur, si du moins ils acceptent de parler. « Qu’en serait-il pour des responsables d’associations suspendues, ou radiées ? Silence. Que ça fait mal aussi de taire la vérité que l’on détient ». Des interlocuteurs déplorent que certains sujets délicats notamment en rapport avec les droits de la personne humaine, la sécurité, la gouvernance, … ne sont pas traités, ou du moins, le sont d’une manière tout à fait superficielle.

« Evidemment qu'on  s’achemine vers une régression progressive de la liberté des journalistes », regrette Sandra. Notre métier  est normalement celui de collecter, traiter pour enfin diffuser ou publier une information vérifiée  et  vérifiable, équilibrée. Ces organisations étaient sources d'informations ; on aura cette fois tendance à avoir la seule version du gouvernement qui n'est pas toujours nécessairement la vraie version des faits ».

Il faut toujours garder de l’espoir

Ces journalistes, auditeurs et analystes, convergent que la situation changera en matière de liberté d’organisations opérant au Burundi, et partant, de la liberté des médias. Ils regrettent tout de même le silence prolongé des médias indépendants qui restent fermés depuis le 14 mai 2015.  Il en est de même pour le départ massif des journalistes qui s’en est suivi. L’un d’eux trouve que finalement la liberté censé avoir eu lieu dans le monde médiatique burundais avant la crise de 2015 n’en était pas totalement une. « Ce n’est pas si facile de comprendre comment une petite étincelle éclate pour assister à deux extrêmes, avant et après cette date précise ».

Mais « à chaque situation, chaque comportement à adopter » selon un analyste.  Pour lui, il y a nettement une différence en ce qui est de la liberté des journalistes et des médias avant et après avril 2015, mais il faut tout comprendre et s’adapter. « Compte tenu du contexte politique et sécuritaire du moment, on ne peut pas faire autrement ». Et d’ajouter : « Les médias, au risque de ne pas verser dans la polémique ou d’alimenter les animosités entre différents courants politiques, ont plutôt adopté un style beaucoup plus conciliateur qu’objectif ».  Et un peu plus loin il dira : « Il ne faut pas jouer le héros pour risquer sa vie. Le journaliste en est un quand il est en vie », soutient-il.

 

 

 

 

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