Journaliste en colombie, un choix difficile

Journaliste en colombie, un choix difficile

Pendant 17 ans, Irma Londono n’a pas cessé d’œuvrer pour révéler la vérité sur le trafic de drogue en Colombie.
article image

En sa qualité de journaliste, Londono ne prêtait aucune attention aux mises en gardes qui voulaient la dissuader de l’engagement dans un terrain où seuls les hommes pouvaient s’aventurer. Elle a dû affronter les attaques visant sa crédibilité par des responsables corrompus et a survécu à une opération d’enlèvement par les éléments d’une guérilla armée.

Mais quand les menaces sur sa vie se faisaient de plus en plus sérieuses, la même journaliste, plusieurs fois primée, a suivi les conseils de sa mère et choisi l’exile aux Etats Unis en tant que réfugiée politique, laissant derrière elle famille, amis et carrière.

‘’Ce que je faisais représentait un danger à la guérilla des trafiquants de drogue, ‘’a confié London récemment au Centre Doha pour la liberté d’expression des médias, s’exprimant dans un mélange d’Espagnol et d’Anglais.

L’exile de Londono de sa mère patrie a ainsi commencé en 2000.

Depuis sa fuite aux Etats Unis, elle a réussi à reconstituer sa vie de manière surprenante. Cette femme de 54 ans, établie en Floride, dans la banlieue de Saint Petersburg, a appris l’anglais, s’est reconvertie en promoteur immobilier et s’est engagée comme volontaire dans un centre pour les personnes âgées.

Et même si elle n’a pas revu ses parents depuis onze ans, les autorités américaines ont rejeté leur demande de visa par peur qu’ils ne s’établissent aux Etats Unis de façon illégale

Le gouvernement américain a toutefois donné une suite favorable à sa demande d’octroi de statut de réfugié à son fils en 2002. Elle s’est, d’ailleurs, remarié à un argentin qu’elle a rencontré en Floride.

Malgré cela, elle est toujours incapable de surmonter la nostalgie pour sa vie d’autrefois.

’’J’ai des amis, une maison, mais le marché de l’immobilier ne me convient pas ‘admet Londono, avant d’ajouter ‘’ j’aime le travail de journaliste, mais c’est trop difficile ici à cause du manque d’opportunités. ‘’

Son histoire

Irma Londono est née à Bogota, la capitale de la Colombie, en 1957. Elle s’est plongée très tôt dans les medias. Dès 1982, un an avant de terminer ses études universitaires, elle commence à travailler comme reporter pour la radio.

Durant cette période, le pays s’était engagé sérieusement dans une guerre contre le trafic de drogue devant l’influence grandissante de barons de drogue comme Pablo Escobar, le fameux chef du Cartier Medellin.

Cette organisation n’hésitait pas à utiliser l’intimidation voire l’assassinat pour dissuader les journalistes et les responsables de la condamner publiquement, selon un rapport établi par la US Drug enforcement  administration.

En 1985, la Colombie figurait en premier rang au niveau mondial en termes de crimes de meurtres.

Parallèlement, la rébellion armée menée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) gagnait en intensité. Les FARC finançaient leurs activités à travers des opérations d’enlèvement et d’extorsion et en imposant des tributs aux trafiquants de drogue. Les éléments de la guérilla prenaient également pour cible tous ceux soupçonnés de collaboration avec l’armée ou les structures paramilitaires.

En dépit des périls que cela encourait, Londono s’est attelée à couvrir la violence qui s’installait dans son pays. L’une de ses motivations initiales était purement  personnelle :

‘’Quand j’avais quatre ans, les grands-parents de ma mère étaient tombés victimes de la violence en Colombie… la guérilla avait décimé la famille de ma mère’’ a-t-elle dit.

Elle avait alors suscité une vague de critiques et de réprobation lorsque, pendant les années 1980, elle est devenue la première journaliste femme en Colombie à se spécialiser dans les affaires de corruption, de violence armée et de trafique de drogue.

‘’C’était difficile’’ souligne-t-elle, ‘’ les militaires en Colombie étaient intransigeants là-dessus, il était hors de question pour eux d’accepter que des femmes accompagnent les missions militaires en hélicoptères. ‘’

 Londono n’a pas hésité non plus à dénoncer vigoureusement la corruption chez les politiciens et les Forces armées colombiennes et a vite fini pas s’aliéner des personnalités de tous bords.

Portée disparue

En juin 1989, trois ans après avoir décroché un emploi dans une chaîne de télévision locale, Londono est entrée en contact avec des membres de l’Armée de Libération populaire, une guérilla communiste. Les rebelles avaient prétendu qu’ils étaient prêts à arriver à un accord de paix avec le gouvernement et voulaient lui accorder une interview.

Londono avait pris l’avion pour Cartagena, une ville du nord de la Colombie, pour rencontrer le représentant du groupe armé qui l’ont emmené, accompagnée de son cameraman et trois autres journalistes, à bord d’une jeep de couleur rouge pour rencontrer leur leader.

‘’Ils nous ont dit que c’était proche, tout proche… mais on a dû rouler pendant cinq heures, six heures plutôt, ‘’se rappelle Londono. La voiture a fini par s’arrêter près d’une rivière que le groupe a traversé sur une barque. Ils ont été emmenés plus au sud vers la chaine de montagnes des Andes. A partir de là, ils ont été forcés de continuer à pieds.

Ce qu’ils ont dû faire en effet…et pendant 16 jours.

‘’ Le leader du groupe armée était basé au fond des montagnes et ses hommes ayant estimé que son déplacement à Cartagena était trop risqué, ont décidé que l’interview ait lieu dans son fief’’ explique Londono.

Peu importait pour eux que la tenue vestimentaire de la vaillante journaliste était davantage adaptée au climat tropical plutôt qu’au froid glacial des montagnes. Et quand sa robe a fini par s’user, on lui a remis une nappe en plastique en guise de vêtement.

De jour comme de nuit, le groupe devait continuer à marcher sans cesse. Quand la nuit tombait, ils reconnaissaient leur chemin à la lueur de la lune. La crainte de tomber dans une embuscade menée par l’armée colombienne ou une guérilla rivale les forçaient à avancer sans relâche.

Avancez, avancez

‘’C’était l’expression la plus terrifiante de toute ma vie ‘’ dit Londono. ‘’ Nous buvions à même la rivière. Nous mangions du riz, encore du riz, encore et encore et chaque jour. Une fois nous avions trouvé une dinde, c’était une vieille dinde et donc, pour une fois, nous avions au menu du riz à la dinde coriace. ‘’

‘’ J’ai dormi à même le sol pour la première fois de ma vie ‘’poursuit-t-elle. Des fois même, elle dormait sur un hamac suspendu entre deux arbres.

Etant l’unique femme du groupe, les hommes de la guérilla se permettaient des gestes de courtoisie, lui offrant le privilège de monter sur une mule et s’arrêtant régulièrement  pour lui permettre de se soulager.

Mais alors que leur périple s’étendait sur la troisième semaine et que son cameraman était tombé malade et avait la fièvre, London avait pris une décision.

‘’Nous n’arrêtons pas de marcher de jour comme de nuit, nous marchons sans relâche‘’avait-elle protesté. ‘’ Je leur avais dit que mon cameraman est tombé malade et que je n’avancerais plus. Nous étions dépourvus de nourriture et exténués. Je leur ai expliqué que je ne bougerai plus et que si l’armée s’approchait, ils n’avaient qu’à s’enfuir parce que nous, nous avions décidé de rester là bas ! ‘’

A la grande surprise de London, les hommes de la guérilla ont fini par s’enfuir par peur d’être débusqués par l’armée colombienne à leur poursuite et las d’être sans cesse ralentis par les journalistes, abandonnant leurs prisonniers dans une ferme. Seize jours se sont écoulés depuis que London s’est embarquée dans cette aventure à bord  d’une jeep de l’Alp.

Après la fuite des éléments de la guérilla, le groupe a sollicité l’aide d’un habitant de la région auquel ils ont offert de l’argent pour qu’il les emmène à bord d’une barque vers un village où ils ont pris un autocar partant pour Cartagena. Londono est retournée, par la suite, à Bogota où elle a relaté en détails les péripéties de leur enlèvement dans un reportage.

‘’Mon boss était très en colère contre moi, mais ce n’était nullement de ma faute, j’avais cru que l’interview allait avoir lieu à Cartagena’’ fait-elle remarquer.

La désillusion

Or, l’épreuve de l’enlèvement n’était pas la pire des souffrances qu’allait endurer London en 1989.

En août de cette même année, soit deux mois après sa mésaventure, Londono menaient une investigation sur l’assassinat de Luis Carlos Galán, l’un des cinq candidats aux présidentielles tués par des trafiquants de drogue entre la fin des années 1980 et le début des années 1990.

Londono ne s’attendait par à ce que sa couverture de ce dossier soit sa dernière mission. Le Général Miguel Maza Márquez, un agent des services secrets qui était impliqué dans l’affaire, allait tout faire en sorte que sa carrière de journaliste se termine ainsi.

‘’Ce général était très puissant, il m’a accusé d’avoir débité des mensonges et a mis terme à ma carrière de journaliste’’s’indigne Londono.’’ Pour moi, cela s’apparentait à une condamnation à mort ! Mon travail était ma vie’’

Son nom figurait désormais sur la liste noire de toutes les corporations médiatiques de Colombie, mais Londono a finalement décroché un poste de journaliste chargée de couvrir des sujets culturels et touristiques dans une petite station de radio à Bogota.

Elle devait attendre vingt ans pour être lavée et avoir gain de cause. En 2010, Márquez était arrêté en Colombie pour implication dans un complot pour l’assassinat de Galán.

‘’Vingt and après, beaucoup de journaliste reconnaissent que j’avais raison dès le départ’’ dit-elle. ‘’Oh désolé, désolé ! Tu avais raison sur toute la ligne’’

Menaces de mort

Pendant dix longues années, Londono devait se contenter de couvrir des mondanités alors que la Colombie sombrait dans le marasme politique, tiraillée par les barons de la drogue.

‘’ J’étais interdite de parler de la guerre, tout ce dont je pouvais parler c’était les sujets people, la musique, les événements culturels’’souligne-t-elle. ‘’Même quand je me rendais dans une région touchée par la guerre en Colombie, il m’était interdit de mentionner dans mes rapports que de belles choses’’.

Néanmoins, dans les coulisses, la journaliste ne pouvait s’empêcher de suivre les dernières nouvelles des narcotrafiquants.

‘’ J’étais au courant de pas mal de choses à propos de la corruption en Colombie’’ explique-t-elle, ajoutant qu’elle a appris énormément sur les problèmes politiques du pays au cours de ses déplacements pour la couverture de sujets culturels. ‘’ J’avais l’occasion de rencontrer d’autres journalistes et de discuter avec eux’’.

D’aucuns se disaient, peut-être, qu’elle en savait trop. Et même si elle ne traitait pas de questions liées au trafique de drogue et d’activités paramilitaires, elle ne gardait pas un silence total, dénonçant publiquement la corruption et mettant volontiers ses sources d’information au service des autres journalistes.

Ces commentaires auraient dû tomber dans des oreilles malveillantes puisqu’en 1999, elle avait reçu des menaces de mort par téléphone.

 Un jour, elle a découvert que sa voiture a été vandalisée et, à une autre reprise, deux hommes roulant sur une moto étaient à sa recherche. L’un d’eux portait une tenue militaire mais n’a pas été autorisé à entrer dans le bâtiment où elle habitait par le garde de sécurité.

‘’Ma mère m’avait averti que je risquais d’être assassiné en Colombie par l’un de ces gens,‘’a dit Londono.

Son endurance était à bout, lorsqu’en novembre 1999, Londono a demandé l’asile politique aux Etats Unis. Sa demande a reçu une suite favorable en Avril 2000, puis elle a élu refuge à Miami, en Floride.

Elle a du en suite quitter Miami pour Saint Petersburg, en Floride également, pour avoir l’occasion d’améliorer son Anglais.

Nostalgie journalistique

Actuellement, elle passe le plus clair de son temps à travailler comme promoteur immobilier et à aider son mari dans son entreprise de peinture, tout en s’informant en permanence sur les événements de notre monde.

‘’Je n’ai jamais renoncé aux études’’, affirme-t-elle, ‘’dans l’espoir qu’un jour, je pourrais enfin réaliser mon rêve d’enseigner le journalisme ou de travailler dans les médias. Je lis tout ce qui me tombe dans les mains par amour du journalisme, c’est mon vrai métier’’

Malgré la nostalgie qu’elle éprouve loin de ses parents et de son pays, Londono n’a aucune intention de revenir chez elle en Colombie.

‘’ La Colombie est toujours un lieu dangereux pour moi et pour le journalisme,‘’ dit-elle.‘’Dans l’état actuel des choses, je ne me fais aucune illusion au sujet de la Colombie, je crois qu’elle n’a pas du tout changé.’’  

 

All rights reserved, Doha Centre for Media Freedom 2013

Designed and developed by Media Plus Jordan