L’avènement de l’activisme numérique en Birmanie

L’avènement de l’activisme numérique en Birmanie

L'esquive des ennemis d'Internet:Reportage en Burmanie(1 partie)
article image

Nom : Ngwe Soe Lwin

Métier : Correspondent, Voix démocratique de Birmanie

Condamné sous l’article 33(a) de la Loi sur l’usage des outils électroniques

Sentence : 13 ans de prison ferme

Ceci n’est qu’un exemple des actes d’accusation de 21 journalistes, photographes, acteurs et commentateurs qui seront probablement condamnés à des décennies entières d’emprisonnement dans différentes prisons à travers la Birmanie.

Quels que soient les dispositions juridiques auxquelles ces citoyens auraient contrevenu, ils ont tous commis un même crime : celui d’avoir fait preuve d’un courage exceptionnel en dénonçant la gabegie et la mauvaise gestion pratiquées par l’un des régimes les plus répressifs de notre temps.

Il s’agit là d’un crime impardonnable : celui de déployer sa bravoure, dans un pays où les gens sont tellement terrifiés par les détenteurs du pouvoir à tel point que la situation est comparable à un récit de fiction dystopique où le ‘Big Brother’ est partout et vous regarde.

En attendant, les lois en vigueur n’imposent par la responsabilisation des élites gouvernantes et autorisent la corruption et la répression des libertés.

Il est évident que Birmanie est l’un des pays les plus hostiles au monde à la ‘libre expression’ étant donné le rang qu’elle occupe en bas du classement de l’indice de la liberté de la presse.

En dépit de la condamnation internationale, notamment par les organisations de défense des droits humains, et malgré son mauvais classement ne matière de liberté d’expression, le régime de Birmanie continuera de gouverner d’une main de fer à moins d’être contraint à adopter des législations plus libérales ou d’être dépasser par les nouvelles technologies et le progrès des médias électroniques.

Le gouvernement avait introduit des changements purement superficiels en abrogeant, par exemple, le contrôle préalable des documents traitant de sujets relatifs à la santé et la technologie. Le traitement de toute question jugée ''politiquement sensible'' reste, toutefois, soumis à un processus de sélection méticuleux, de même que son auteur risque d’être rudement malmené si ses points de vue est considéré incongru par le nouveau gouvernement '' civil ''.

Le système réprime les moindres aspirations chez les éditeurs et les journalistes indépendants en adoptant un procédé de censure hybride. Cette méthode consiste à confier à un jury, qui compte parmi ces membres des journalistes susceptibles de publier des articles critiques, la lourde tâche de filtrer tout ce qui est publiable. Les journalistes sont, ainsi, tenus par la loi de subir l’autocensure.

Le ministère de désinformation et sa Police de la pensée

 ''Informer, éduquer et divertir ''

- Enoncé de mission, ministère de l’Information, Myanmar

 Derrière ce slogan accrochant se cache la véritable mission de ce département, à savoir réguler le flux d’information vers le pays. L’une des services les imposants du ministère de l’Information est la Division d’Enregistrement et d’Examen de la Presse, une appellation digne d’un roman de George Orwell dont la mission n’est autre que la censure.

Cet organisme est, en effet, chargé en premier du contrôle préalable de tous genres de médias et de gérer les tenants et les aboutissants du secteur de l’édition.

A cause de la bureaucratie encombrante de ce département et l’examen minutieux qu’elle impose préalablement à toute information d’une teneur politique, seuls les quotidiens officiels peuvent paraître régulièrement.

Quant à la presse privée elle se limite à quelques hebdomadaires comme le Myanmar Times, ce qui rend difficile la couverture des informations de dernière minute dans la presse écrite.

Le dernier exploit en date de ce département au cours des derniers mois fut la censure d’une conférence de presse tenue dans l’aéroport international de Rangoon par l’envoyé spécial des Nations Unies Nambiar, à l’issue de sa visite dans le pays en mai dernier, dans un acte bien orchestré.

Alors que le discours de Nambiar avait insisté sur les quelque deux mille détenus politiques (journalistes compris) dans les prisons de Birmanie et de la nécessité d’entamer un dialogue national pour la réconciliation, la division d’examen de la presse a préféré ignorer totalement ces propos autorisant uniquement que soit brièvement mentionné l’hommage rendu par l’envoyé spécial de l’Onu ''au nouveau gouvernement de Birmanie et à son président''.

Des faits encore plus accablants sont mentionnés dans des revues publiées en exile comme The Irrawaddy qui dénonce la Division d’enregistrement comme étant un organisme entravant la responsabilisation du gouvernement et reniant la légitimité de l’opposition.

Poussant d’un cran les mêmes tactiques d’information, les médias officiels ont reformulé les déclarations du sénateur américain John McCain, à l’issue d’une visite en Birmanie au début du mois courant, qui ont pris un aspect bienveillant, qualifiant Birmanie d’être ''sur la bonne voie''.

Ses commentaires sur la possibilité de voir le déclenchement en Birmanie d’une révolution à la manière arabe et sur la nécessité de libérer tous les détenus d’opinion ont été, bien entendu, minutieusement filtrés.

'' Il [McCain] s’est dit convaincu que Myanmar est sur la bonne voie. Une fois rentré aux Etats-Unis, il expliquera au gouvernement américain et ses collègues qu’ils devraient entamer des pourparlers avec Myanmar''.Un gros titre, longuement affiché par le journal officiel New Light of Myanmar, qui en dit long sur le piètre état de la presse dans ce pays :

La Révolution du safran : l’aube de l’activisme numérique

'' La Révolution du safran en 2007 en Birmanie était à bien des égards un événement sans précédent reflétant l’intersection entre la politique et la technologie''.

                       - Mridul Chowdhary, Berkman Centre for Internet, Harvard U.

Les Images granuleuses de moines drapés de tuniques couleur du safran portant des bols renversés, défilant d’un air défiant et confrontant un dispositif militaire imposant.

Telles sont les malheureuses scènes qui raisonnent toujours dans la mémoire de ceux qui ont assisté, dans un silence inexplicable, la Révolution du safran atteindre son étape ultime.

Malgré les conséquences dévastatrices des protestations qui ont abouti à des centaines de morts et une répression sanglante de l’opposition qui s’est poursuivi durant la crise du cyclone Nargis, les évènements de 2007 ont mis l’accent sur le rôle primordial que peut jouer des technologies peu signifiantes en apparence dans la documentation de l’histoire alors qu’elle se produit dans un pays isolé de tout contact avec l’extérieur.

Comme illustré dans le film documentaire Birmanie VJ, des formes de journalisme clandestin et de médias numériques ont subi une véritable métamorphose en quelques semaines.

Les soucis économiques n’étaient pas l’unique motivation qui a incité les citoyens à faire recours aux services de messagerie SMS, mais plutôt la lutte pour la dignité à l’instar de la majorité des révolutions.

La révolution du safran a marqué la naissance du journalisme citoyen pour le peuple de Birmanie lorsque de simples citoyens ont constaté que leurs téléphones portables, anodins en apparence, étaient capable de propager à travers le monde des images reflétant les exactions que leur faisait subir la junte militaire au pouvoir qui ne rechignait plus à faire usage de force disproportionnée pour étouffer les protestations.

L’internet n’a, certes, pas suffi à lui seul à ébranler les fondements du régime autoritaire. Avec des centaines de victimes, comme reporté par les groupes militant pour la démocratie, on est face à un cas d’école concernant le coût élevé du contrôle des fournisseurs d’accès internet (FAI) par le régime et sa capacité de bloquer en sortie toute information jugée sensible.

Il est, toutefois, très plausible que la portée de la répression aurait pu atteindre celle des émeutes 1988 lorsque le nombre des morts était estimé à 10.000, si ce n’est l’impact des enregistrements vidéo très révélateurs et le flux d’informations.

Le cyclone Nargis : crise humanitaire, nouvelle opportunité pour le journalisme citoyen

“Nous exhortons le gouvernement de Birmanie à lever toute restriction imposée à la circulation de l’information en cette période cruciale où des efforts d’assistance humanitaire sont déployés ''

-   Joel Simon, Comité de Protection de Journalistes (CPJ)

 

Les autorités ont fait la sourde oreille face à l’appel lancé du directeur du CPJ en faveur du rôle journalistes dans '' la recherche et la diffusion d’informations sur la catastrophe permettant, tant précieuses pour les équipes d’aide humanitaire''.

Le développement de Birmanie était stagnant pendant des décennies à cause de l’apathie flagrante de l’élite gouvernante en ce qui concerne les questions des droits humains, le progrès social et l’équité sociale.

La majeure partie de la communauté mondiale est demeuré indifférent aux appels lancés par le peuple opprimé et désespéré de Birmanie.

Huit mois après le cyclone Nargis qui avait fait 750.000 morts, avait ajouté une nouvelle dimension à la crise humanitaire déjà préoccupante du pays.

Les journalistes locaux qui couvraient les conséquences du cyclone, à la suite du refus par la junte militaire d’autoriser l’accès au pays de l’aide humanitaire tant attendue, ont été arrêté et accusé de trahison pour avoir dénoncé l’incapacité du gouvernement de réagir convenablement à la catastrophe.

Redoutant les conséquences de la mauvaise publicité, la junte a rejeté toute aide humanitaire et barré la voie aux médias internationaux, au grand dam de la population sinistrée et dépourvue de toute assistance.

Encore une fois, il semble que ce régime autoritaire a réussi à museler la libre expression. Mais, cette fois, les travailleurs humanitaires qui ont réussi à s’introduire à travers la Thaïlande en se faisant passer pour des '' touristes ''on pu transmettre des vidéos inédites des dégâts engendrés par le cyclone, à travers l’internet et les médias traditionnels.

Ces vidéos ont donné la preuve sur les besoins accrus en aide humanitaire internationale à cause des défaillances de la junte militaire. Chris Kaye, membre du Programme alimentaire mondial, avait envoyé à la BBC une vidéo exposant dans les détails l’étendue de la détresse du delta d’Irrawaddy.

Heureusement pour lui, il n’a pas eu le même sort pour leurs activités que leurs homologues birmans qui ont osé braver les dangers.

Le cas le plus populaire est celui de Ngwe Soe Lin (30 ans) qui allait être condamné à passer de longues années à Insein, l’une des prisons les plus sinistres au monde, pour avoir été correspondent de la Voix pour la Démocratie en Birmanie (Democratic Voice of Birmanie, DVB).

Les vidéos filmées par Soe Lin ont permis la réalisation d’un documentaire intitulé '' Les orphelins du cyclone en Birmanie '' qui a offert une description des zones sinistrées par le cyclone Nargis.

Alors même que ce travail lui a valu le prestigieux prix Rory Peck et une reconnaissance de l’univers des médias à travers le monde, le régime birman l’a incarcéré pour violation des réglementations sur l’usage des outils électroniques interdisant la possession d’équipement vidéo sans autorisation, ce qui lui a valu 13 ans de prison.

Son frère, Aung Tun Myint, a été lui aussi condamné à trois ans de prison pour avoir pris des photos lors du référendum constitutionnel.

Soe Lin sacrifiera la fleur de l’âge derrière les barreaux, à cause d’une loi draconienne sur les médias qui sévit toujours à Naypyidaw, alors que ses collègues journalistes célébraient son anniversaire le 26 mai en projetant son fil, documentaire.

Geraldine May, la coordinatrice de la campagne de solidarité à DVB explique la décision de cet organisme de presse en exile de révéler les identités de cinq de ses journalistes incarcérés par la volonté de garantir une reconnaissance internationale de leurs travaux réalisés durant la révolution du safran et des répercussions dont ils continuent de souffrir.

DVB a ainsi lancé la champagne “libérez les journalistes de Birmanie” afin de mobiliser la communauté internationale eu égard au sort de ces correspondants. Et en dépit de la récente investiture d’un gouvernement '' civile '', Geraldine reste sceptique quant à la possibilité de changements fondamentaux dans les lois sur les médias.

'' Les lois régissant les nouveaux médias adoptés en mars 2011 impose aux journalistes de pratiquer l’autocensure ou de s’exposer à l’emprisonnement. Alors que les organismes de contrôle des médias parlent d’amélioration, les changements qu’a subi le système internet ne font qu’augmenter la capacité d’espionnage des utilisateurs par les militaires'' a-t-elle expliqué dans une interview accordée au Centre de Doha.

Une nouvelle Société fabienne pour la Birmanie ?

La liberté de la presse a toujours été insaisissable dans le cas des Birmans qui, sous le mouvement nationaliste des années 1920, avaient réussi à s’armer d’un système de propagation des informations relativement avancé.

La Société fabienne de Birmanie créée dans les années 1930 et 1930 par Deedok U Ba Cho, avait pour objectif la diffusion d’idéaux gauchistes qui réclamaient l’émancipation des médias et la libre expression.

Cependant, nombreux étaient les leaders et les journalistes ayant été persécutés ou assassinés dès l’indépendance, dont Deedok lui-même.

L’instauration du régime militaire dans les années 1960 avait porté au pouvoir du General Ne Win qui a promulgué des lois à la manière soviétique, réglementant le secteur de la presse et de l’édition et ordonnant l’arrestation de nombreux partisans de la libre expression.

Depuis la création d’un conseil pour le contrôle de la presse en 1962, au fur et à mesure que les années passaient, les règles de censure ont été remaniées, renforcées et rendues plus sévères.

Ceci s’est traduit, en pratique, par un verrouillage du champ des médias pendant des décennies jusqu’à l’avènement de l’ère de l’internet dans les années 1990 et l’apparition de sources d’information online tels Birmanie-Net News, qui en était le pionnier.

 

All rights reserved, Doha Centre for Media Freedom 2013

Designed and developed by Media Plus Jordan