Le pouvoir des médias et le paradoxe de la révolution syrienne

Le pouvoir des médias et le paradoxe de la révolution syrienne

Le journaliste Iyad Issa a fui la Syrie après avoir été accusé de traitrise, et avant que les choses empirent pour lui.
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Iyad Issa

En Syrie, toutes les institutions sont affaiblies et la presse ne fait pas exception, comme l’a montré la couverture médiatique confuse de l’éruption des manifestations à Daraa.

En tant que journaliste, je sais que les médias syriens sont très contrôlés par l’état, surtout  en temps de crise économique et politique. Mais comment les professionnels des médias parlent-ils d’une crise sécuritaire qui frappe un état policier ?

Comme on pouvait s’y attendre, le régime a mis au point un plan de sécurité pour lutter contre l'agitation politique, au lieu d’avoir une approche sociale et économique pour apaiser les tensions. Selon le plan, les médias sont un outil de propagande clé qui justifie et légitime la répression.

La campagne médiatique « conspiration et tensions sectaires » a été lancée par la conseillère médias du président, Butheina Shaaban, à sa première conférence de presse sur la crise en cours.

 « Un complot impliquant des troubles sectaires vise la Syrie » a déclaré Butheina. Le président Bashar el-Assad a par la suite utilisé le mot « tensions» plusieurs fois.

C’est ainsi que les médias ont été pris à partie. L’approche curieuse qu’ils ont adopté consiste à ne pas nier l’existence de protestations, mais de justifier les actes de répression contre elles, comme l’assassinat d’ « infiltrés », de « conspirateurs », et de « bandit armé ».

Les médias ne donnent pas le nombre exact de civils morts, et concentrent plutôt leur attention sur les victimes dans l’armée et la police qui disent avoir été tués par les tirs de gangs armés.

 Les médias de l’Etat à l’attaque

Les médias officiels ont été forcés d’avoir une attitude offensive après l’échec de la solution de sécurité et la démonstration de force de la résistance populaire. Ils ont aussi été surpassés par la performance médiatique des activistes anti-régime.

 Adoptant une nouvelle position optimiste et oublieuse, les médias de l’état se sont retrouvés pris au piège dans leur déni de l’actualité diffusée par les médias étrangers qu’il surnommait « Chaines des tensions », un terme qui renforce le sentiment sectaire et la « théorie du complot » mise en avant par le régime.

L’armée a participé à cette campagne par le biais de sites sur Internet en fabriquant des clips vidéos qu’elle mettait ensuite en ligne. Elle a aussi publié des déclarations de faux témoins.

Le but de ces publications est de permettre aux médias de l’Etat d’exposer leur fausse nature en les utilisant, et d’enlever toute légitimité à tout contenu concernant l’agitation politique sur internet. Tel était le cas pour le récit sur les bébés mourant à l’hôpital Hamah, et pour la jeune fille Homos, Zeineb Alhisni.

 « Je romps avec l’immoralité de la couverture médiatique »

Plusieurs générations de Syriens, y compris la mienne, malgré leurs frustrations, ont entretenu l’espoir d’une révolution pendant longtemps. Ces espérances sont devenues plus claires lorsque les enfants de Dara les ont exprimées sur les murs de l'une des écoles. En dessous, on pouvait lire: «Les gens veulent renverser le régime ». C’était la première fois dans l’histoire moderne de la Syrie que les Syriens étaient confrontés à ce choix : être avec ou contre la révolution.

 Comme toute personne ayant grandi dans une atmosphère de peur, je me suis trouvé, au moment de la tuerie et du siège de Dara et de ses alentours, en même temps que la répression brutale à Douma, Baniass et Allzqah, dans une situation où, en tant que journaliste, je dois être un faux témoin et un fusil entre les mains d'une institution médiatique qui se déchaîne.

Une seule scène qui jamais ne quittera ma mémoire a mis fin à mon conflit et mes doutes intérieurs. C’était quand j'ai vu les femmes et les enfants de la localité de Baida faisant face à des chars de l'armée le jour suivant la diffusion d’une vidéo sur internet montrant la police et des voyous humiliant et piétinant les gens de Baida. La vidéo avait été largement diffusée par les médias internationaux.

 En voyant cette démonstration de courage, j'ai publié un communiqué dans lequel j'ai expliqué vouloir soutenir la révolution pacifique [http://www.france24.com/fr/20110415-syrie-regime-bachar-assad-journaliste-syrien-rompt-loi-silence-soutien-soulevement-syndicat].  Je me suis aussi retiré de syndicats de journalistes syriens en raison de leur couverture immorale des évènements.

 Fuir pour sauver ma vie

Ma décision de révéler mes opinions sur la révolution au grand jour a apaisé ma conscience mais fait craindre des mesures de représailles menées par le régime, surtout après le lancement du site « Juger le traitre Iyad Issa ».

 Pendant toute la durée des interrogatoires, les officiers de sécurité me demandaient de choisir entre deux scénarios : soit faire marche arrière et reconnaître que ce qui se passait n'était pas une révolution mais un mouvement des milices orthodoxes, soit mourir de la main de la rue convaincue de mes opinions «antipatriotiques».

Revenir sur ma décision n’étant pas une option pour moi et face aux conditions déplorables de détention, je pris mon parti de fuir le pays pour ma vie et de maintenir mes opinions. Au lieu d'aller au poste de police, je suis parti pour Beyrouth le 5 Août 2011, et j’y ai repris l'interrogatoire que j'ai été prié de continuer par téléphone.

 La propagande

Les médias syriens on été irréprochables d’efficacité en appelant l’armée à descendre sur les manifestants via la presse écrite, la télévision et internet.

 Les médias privés en particulier, étaient responsables de l'organisation de campagnes de diffamation visant un certain nombre de personnalités et d’états arabes, et en les accusant de conspirer contre la Syrie.

 Ils ont effectué ces campagnes pour le compte de médias officiels qui ne pouvait pas s’en charger eux mêmes puisqu’ils parlaient pour le régime et reflétaient ses politiques.

 Dunia TV, détenue par des hommes d'affaires, était le fer de lance de la guerre médiatique contre les manifestants et le positionnement de la communauté internationale. La chaine a eu à l’antenne des artistes contre-révolutionnaires, et d’autres invités qui ont ouvertement appelé à tuer des manifestants.

 Ads Institution, liée au ministère de l'Information et contrôle le marché de la publicité, paie d’ énormes frais et allocations à ces personnes.

 Les évènements qui vont à l’encontre du gouvernement menacés de répression

 Dès le début des troubles, le régime a décidé de donner une main libre à ses propres médias, de les laisser couvrir les évènements comme il leur plaisait et de prendre les photos qui correspondent à leurs politiques.

 Le régime a renforcé cette tendance en interdisant les médias arabes et le monde d'accéder au pays. Le bureau d’Al Jazeera à Damas a été le premier assiégé par des voyous et des partisans du régime, et finalement fermé après la démission de son chef.

 La journaliste Dorothy Parvaz (Al Jazeera anglais) a été arrêtée par des forces de sécurité à l’aéroport de Damas. D’autres journalistes comme Shamila et Tailor Lack du Times de Jordan avaient eux aussi disparu de la circulation en chemin vers la Syrie.

 De la même façon que les autorités syriennes traitaient les journalistes étrangers avec intolérance, il conduisaient des arrestations, torturaient et faisaient disparaitre des journalistes et blogueurs qui osaient publier des récits ou des photos qui allaient à l’encontre de la version officielle des événements. Le même traitement était réservé aux journalistes qui soutenaient la révolution.

 Cette politique a engendré de multiples arrestations  notamment sur de jeunes journalistes comme Amer Matar, Assem Hamshu, Rudi Uthman, Omar Al-Asaad, Hanadi Zahlutt et Malik Nashwani, pour ne nommer qu’eux.

 Les blogueurs et les journalistes qui travaillent pour les médias officiels n'ont pas été épargnés. Le régime a détenu Lina Ibrahim et Mohammed Gamal Tahann qui travaillent au journal Tashreen, propriété de l'État, ainsi que le blogueur Razan Gazawi, parmi d’autres.

 Des groupes de journalistes sautent dans un train en marche

 La politique de tolérance des syndicats de journalistes syriens des arrestations et tortures conduites par le régime contre les journalistes n’a donc pas surpris. Comme d'autres syndicats professionnels, ils ont été mis en place pour encourager et soutenir le régime quand il le faut, et ne pas s'y opposer.

 Jamais personne n’a eu l’idée de contester les déclarations du président de l'union des journalistes, Murad, et son adjoint, Mustafa Mughdad, quand, à la télévision, ils ont attaqué les manifestants et légitimé le massacre de gens qui demandaient la liberté.

 L’actualité, par tous les moyens

 Malgré ces conditions déplorables, les militants sont arrivés à leur fin grâce au potentiel que la technologie moderne des télécommunications a mis à leur disposition. Les activistes ont rempli le vide laissé par l'absence de journalistes professionnels, contestant le régime avec des milliers de journalistes et de témoins oculaires qui se sont mis à exister du jour au lendemain. C’est ainsi que les téléphones portables et les ordinateurs personnels sont devenus des agences de presse mobiles, en prenant des photos et en les postant sur Twitter et YouTube.

 Les militants ont créé des pages internet pour tous les districts de Syrie, qu’ils ont nommé « réseaux de coordination ». Ces réseaux permettaient l’accès à des vidéos filmées en direct, des images et des récits liés à chaque district. Petit à petit, les téléphones satellitaires Thuraya et les ordinateurs portables ont permis la mise en place d’une diffusion en continu de sites internet et channes comme Al Jazeera Mubasheer. http://mubasher.aljazeera.net/

 Il est logique que le régime syrien ait perdu la guerre des médias avec sa façon de traiter l’information du 21ème siècle comme on le faisait dans les années 80…

Interview éditée par Amr Abd Allatif .

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