Les révolutions arabes n’ont pas encore permis une plus grande liberté de la presse même si au lendemain de la chute des dictatures il a semblé qu’un nouveau jour se levait sur les medias arabes. Mais cela n’a pas duré. Dans ces pays, les nouveaux leaders (souvent des anciens du régime déchu) continuent de contrôler la presse écrite et électronique.
Selon le classement 2011-12 de Reporters sans Frontières sur la liberté de la presse, la Tunisie a grimpé de 30 places grâce notamment au nombre croissant de médias. Mais le nouveau régime compte bien s’accrocher à la télévision le plus longtemps possible. Il n’est pas surprenant que certains gouvernements soient prêts à donner plus de liberté à la presse écrite mais tout en voulant garder la main mise sur la télévision.
En Libye de nombreux journaux en version papier et électroniques ont également vu le jour permettant ainsi au pays de gagner quelques places dans le classement de Reporters sans Frontières. Mais ne soyons pas trop optimiste: le pays sort tout juste d'une guerre civile et cela ne facilite pas les conditions de travail des journalistes.
La Tunisie et la Libye sont les deux seuls pays arabes qui ont amélioré leur classement. L’Egypte a perdu 40 places, les militaires au pouvoir ayant conservé la politique et les techniques de harcèlement du régime d’Hosni Moubarak.
Les mauvais élèves.
Les mauvais élèves sont le Bahreïn, le Yémen et la Syrie. Ces régimes considèrent les journalistes comme leurs pires ennemis et usent de la répression. Les 3 pays sont classés entre la 170ème et la 179ème position. Avec une révolution qui s’étend, la Syrie détient le pire record en termes de répression et de contrôle des flux sur internet.
Dans le Golfe, les Emirats Arabes Unis ont débringolé de 25 places. Malgré l’absence d’opposition le gouvernement a tout de même réprimé violemment 5 bloggeurs. Ils ont été enfermés pendant près d’un an pour des raisons encore inconnues, puis libérés lors de la journée nationale, le 2 décembre 2011.
Plusieurs sites internet sont interdits dans les Emirats Arabes Unis et la plupart des journalistes sont devenus experts en autocensure, même les courriers aux rédacteurs sont censurés. Lorsque j’adresse une lettre à l’un des quotidiens anglais en réaction à une tribune concernant les arabes qui souhaitent devenir citoyens des Emirats Arabe Unis, je reste prudente afin d’éviter les réflexions. Mais cela ne semble pas suffisant, ma conclusion est souvent supprimée pour réduire la portée de l’article.
Regarder vers l’avenir
En prédisant l’avenir de la liberté de la presse dans le monde arabe, il faut garder à l’esprit que la notion de traitement de l’information n’est pas universelle. Les sociétés arabes sont traditionnellement paternalistes, dans la famille, le père n’est pas contesté et dans la sphère publique, le chef du gouvernement ou le chef de tribu a le contrôle.
Cela peut prendre des années pour qu’une opposition structurée se rebelle, comme cela a été le cas contre Moubarak et Kadhafi. L’allégeance faite au chef découle d’une conviction « Le père ou le chef connait tout ». Le chef ou le père va nous dicter ce que nous devons savoir et quand nous devons le savoir.
Indépendamment des révolutions, il est difficile de trouver une presse libre dans le monde arabe à cause des traditions qui définissent notamment les relations au sein de la famille et de la tribu. Avoir un comportement approprié dans ces sociétés signifie surveiller son langage et son attitude.
Par exemple l’extrême sensibilité de certains aux insultes et aux critiques fait que la plupart des gens font très attention à ce qu’ils disent. Il est plus facile de ne rien dire ou d’en dire peu que de risquer d’être humilié ou réprimé. Les questions que posent un journaliste lors d’une interview peuvent être perçues comme insultantes.
Le rang social joue un rôle important dans le monde arabe. Les journalistes (qui ont parfois un rang social plus modeste que leurs interlocuteurs) risquent d’être méprisés et leurs comportements peuvent être rapportés à leurs rédacteurs.
Durant les pires moments de la crise financière à Dubaï, le chef du gouvernement et le chef des joyaux de la couronne étaient indisponibles pour répondre aux journalistes. Cela a conduit à la publication d’articles critiques de la part de journalistes étrangers. Les journalistes locaux étaient pour la plupart silencieux à cause des ordres reçus ou de l’autocensure.
Plusieurs articles publiés dans la presse britannique et américaine étaient exagérés ou simplement faux sur certains points. Quand les journalistes n’ont pas accès à la source et aux informations ; ils se débrouillent du mieux qu’ils peuvent.
Dans ce contexte on peut penser que certains des dirigeants de Dubaï et leurs pairs à Abu Dhabi ont tiré des leçons de cette expérience mais il est difficile d’apercevoir une amélioration dans le traitement de l’information et dans la liberté d’actions des journalistes. Nous ne savons toujours pas qui est derrière les gigantesques projets de construction. Des questions restent en suspens mais qui peut les poser ? Et qui peut y répondre ?
L’optimisme est-il naïveté ?
Les optimistes seront d’accord, la liberté de la presse dans le monde arabe est en amélioration rien que dans les « zones libres » ou s’installent les médias, des zones indépendantes. Ce n’est pas une coïncidence si CNN et Sky News ont installé leurs studios à Twofour54, la zone média d’Abu Dhabi après qu’Al Jazeera et Al Arabiya se sont installés à Dubai Media City.
Il faut cependant rappeler qu’il y a quelques années, Dubai Media City a fermé GEO et ARY one (deux chaînes de télévision pakistanaise) sur demande d’Islamabad. La fermeture n’a pas duré longtemps mais c'est le genre d'évènement qui peut se produire.
Personne ne peut encore juger si l’amélioration de l’accès à l’information peut conduire à plus de liberté dans le monde arabe. Je reste optimiste et espère que cela arrivera un jour.
Dr. Alma Kadragic a eu une longue carrière dans les médias notamment à la télévision aux Etats Unis et en Europe de l’Est. Elle a également géré une agence de relations publiques en Europe de l’Est.
Elle vit aux Emirats Arabes Unis depuis 7 ans et travaille dans l’enseignement, elle est la directrice du Master Media et Communication et du Master Etudes Internationales à l’université de Wollongong à Dubaï.
Elle donne également des cours à l’étranger sur les médias et la liberté de la presse et est la rédactrice en chef de la revue annuelle Middle East Media Educator.
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