Trouver la distance pour couvrir Trump, un défi pour les médias

Attaqués avec une agressivité et une régularité inédites par Donald Trump, les médias américains cherchent la bonne distance pour couvrir la nouvelle présidence.

Attaqués avec une agressivité et une régularité inédites par Donald Trump, les médias américains cherchent la bonne distance pour couvrir la nouvelle présidence mais leur objectivité est mise à l'épreuve.

Comment parler d'un président qui accuse, à répétition, plusieurs grands médias d'être des organes de désinformation, des "ennemis du peuple américain" ?
Un président dont le principal conseiller, Stephen Bannon, qualifie la presse de "parti d'opposition" et lui suggère de "la fermer".

Mis en avant par Donald Trump dans ses tweets ou ses conférences de presse, les médias deviennent eux-mêmes régulièrement, à leur corps défendant, le sujet d'actualité dominant, ce qui complique encore leur tâche.

Avant l'investiture, l'éditorialiste du site Politico, Jack Shafer, parlait de couvrir "le Washington de Trump comme une zone de guerre" quand l'éditorialiste du Washington Post, Margaret Sullivan, annonçait que les "journalistes (étaient) partis pour le combat de leur vie".
Mais, après plus d'un mois de présidence Trump, certains s'inquiètent d'une dérive, qui serait une conséquence d'une approche trop agressive.
"Il semble qu'il n'y ait plus le souci d'être juste. C'est un peu devenu une affaire personnelle", s'inquiète Richard Benedetto, professeur à l'American University et qui a couvert la Maison Blanche pour le quotidien USA Today.
Une impression renforcée, selon lui, par les chaînes d'information en continu, "qui ont tellement de gens qui donnent leur opinion" que la démarcation entre journalistes et éditorialistes est parfois difficile à cerner.

Dans un message à la rédaction, intitulé "Couvrir Trump façon Reuters", le rédacteur en chef de l'agence de presse, Steve Adler, a notamment demandé à ses journalistes de "ne pas mener des combats inutiles" ou de "s'épancher publiquement" sur leurs éventuelles "frustrations".
Pour Karen North, professeur de communication à l'école Annenberg de l'université de Californie du sud, l'omniprésence des journalistes sur les réseaux sociaux, Twitter en premier lieu, complique ce travail de retenue.
Pour elle, nombreux sont ceux qui y "donnent leur opinion" directement à leurs abonnés, lesquels s'informent souvent d'abord, voire uniquement, par ce biais.
Ces commentaires sont souvent hostiles à Donald Trump et renforcent, selon Richard Benedetto, l'impression générale selon laquelle la plupart des journalistes des grands médias ont une sensibilité de gauche.
Début décembre, la médiatrice du New York Times, Liz Spayd, avait essuyé un feu de critiques de journalistes pour avoir considéré publiquement que certains reporters de son journal avaient "dépassé les limites" dans certains tweets publiés durant la campagne.
Se démarquer
Aucun de ces observateurs ne reproche aux journalistes, comme le fait l'administration Trump ou certains de ses partisans, de manipuler les faits ou de publier de fausses informations.
"Ce ne sont pas tant les articles que le ton", estime Richard Benedetto.
Pour l'ancien journaliste accrédité à la Maison Blanche, cette orientation s'explique aussi par la forte concurrence qui caractérise la presse aujourd'hui.
Pour exister et survivre, il faut, plus que jamais, accrocher l'attention du lecteur via un smartphone, se démarquer.
"Les journalistes savent ce qui vend", dit Richard Benedetto. "C'est quelque chose de plutôt négatif, tirant sur le sensationnel, la polémique, des articles qui mettent en avant le conflit."
La pratique souvent intensive des réseaux sociaux par les médias et leurs journalistes est aussi un outil incontournable pour capter l'attention des utilisateurs et les fidéliser, selon Karen North.
Si certains regrettent ce qu'ils voient comme un excès d'agressivité dans la couverture de la présidence Trump, la modération peut vite être taxée de complaisance.
Pour avoir réclamé, à plusieurs reprises, à ses équipes davantage de neutralité et de distance, le rédacteur en chef du Wall Street Journal, Gerry Baker, s'est retrouvé contesté par sa rédaction.
Il avait notamment suggéré à ses équipes de ne pas qualifier de mensonges certains propos factuellement erronés de Donald Trump car le caractère intentionnel n'était pas établi.
Pour Nic Dawes, ancien journaliste et directeur adjoint de l'ONG Human Rights Watch, qui a signé une tribune sur le site The Nation, "si les journalistes veulent à tout prix être vus comme neutres, ils éviteront de poser des questions dures ou d'appeler un mensonge par son nom".

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